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Après
plus de 30 ans d'existence, durant lesquelles il n'a cessé de charmer
son public avec ses images vivantes, le septième art va désormais séduire
le monde avec la mélodie de ses musiques comme de
ses mots.
Expérimentées dès l'invention
du cinéma, les techniques sonores ne
commencent à être exploiter qu'au milieu des années 1920, lorsqu' est constatée
une légère baisse de la fréquentation des salles obscures. La firme Warner
est la première à présenter, dès 1926, une mise en scène sonore intitulée Don Juan, où une musique appropriée a été
synchronisée avec la
bande image. Mais le premier film véritablement parlant de l'histoire du septième
art est Le chanteur de jazz, produit un an plus tard par la même
firme, dans lequel Al Jolson entonne "Swanee". Cette audace d'un tel
changement, alors que les films muets étaient jusque là unanimement admirés,
se révéla rapidement fructueuse, et, en 1930, les spectateurs s'émerveillent
en entendant, de plus en plus souvent résonner dans les salles, la familière mélodie
du langage. Cependant, tandis que les réalisateurs et la clientèle des cinémas
se réjouissent de ce bouleversement,
les acteurs hollywoodiens, eux, qui n'ont
toujours travaillé que leur démarche et leur gestuelle, appréhendent de
prononcer leurs premiers mots face aux caméras.
La
crainte est compréhensible, car il suffit d'une voix un peu trop singulière à
l'écoute pour effacer
une silhouette des écrans. C'est ainsi que plusieurs acteurs seront, bien qu'ils aient
eu un jeu et un style d'interprétation intéressants, inexorablement
oubliés. John Gilbert, par exemple, dont les femmes appréciaient la
virilité, se voit refuser tout les plateaux de tournage, sans doute pour
cause de cordes vocales ne produisant pas le son adapté à la masculinité
affirmée qui faisait son charme. Pour d'autres, au contraire, la chance
est au rendez-vous, et ce récent bouleversement asseoira leur notoriété
durant les prochaines années. Parmi eux, figure notamment Greta Garbo,
qui, dans Anna Christie de Clarence Brown, prend pour la première
fois la parole face à la caméra. Au cours de ce film, le public la découvre
pénétrant dans un café, posant son sac sur une table, pour s'asseoir
enfin, et demander à un des serveurs : "give me a whisky, ginger ale
on the side and don’t be stingy baby" ("donne-moi un verre de
wisky, un verre de ginger ale et ne sois pas radin mon petit"). Sa
voix grave, musicale et sensuelle, lui fera franchir avec succès le cap
de la transition entre le muet et le parlant.
Un
autre changement, soudain et bien plus difficile à vivre, est celui que
beaucoup d'américains doivent affronter au quotidien, après la crise boursière
de 1929 : la misère et la dépression assassinent brusquement l'insouciance
des années 1920. Les soupes populaires sont alors prises d'assaut, et, dans les
longues files d'attente, on discerne de temps à autre une voix entonnant
ironiquement une chanson à la mode : "Brother can you spare a dime
"mon pot peux tu me passer trois sous". De plus, la crise fait
aussi des victimes dans le rang des businessmen rutilants, et aux côtés
des laissés pour compte, noyés dans la pauvreté, viennent s'ajouter les
suicides de ceux qui ont fait brusquement faillite. Enfin, le climat
d'angoisse et d'insécurité, lié au chômage et à la délinquance
urbaine, ne vient qu'assombrir le tableau de ces années difficiles. Mais
c'est dans ce contexte, caractéristique
de la dépression américaine, que les salles de cinéma sont envahies
par les spectateurs, qui, ayant dépensé quelques cents pour pouvoir s'asseoir
devant les écrans, souhaitent oublier un instant, dans l'illusion et la magie
des films, la triste et affligeante réalité de leur vie.
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